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Robert WURTZ : "Les arbitres d'aujourd'hui manquent de personnalité !"

Bien avant l'ère du professionnalisme, des caméras "cafteuses" et des grèves sur fond de revendications financières, Robert Wurtz aura été la première star de l'arbitrage français. Sa formidable carrière, les relations qu'il avait su nouer avec les joueurs, le respect qu'il suscitait au delà de son style si atypique le situent pourtant aux antipodes de l'arbitrage moderne. A l'heure où les arbitres semblent avoir tant de mal à assumer leur nouveau statut et à se faire une place naturelle au sein de la grande famille du foot français, les propos de l'ancien animateur d'Intervilles ont d'autant plus de pertinence. Au delà de la caricature. (par Jean-Louis Bouffartigues)



Le 25 mai 1977, le meilleur arbitre français des années 70 arbitrait la finale de la C1 entre le Liverpool de Hugues et le Mönchengladbach de Vögts.
Le 25 mai 1977, le meilleur arbitre français des années 70 arbitrait la finale de la C1 entre le Liverpool de Hugues et le Mönchengladbach de Vögts.
Monsieur Robert Wurtz, que devenez-vous ?
Je deviens... plus vieux (rires) ! Depuis le 2 juillet 2007 à St-Quentin, où j'ai fait un AVC (accident vasculaire cérébral), je suis définitivement à la retraite. Mais après avoir fait 15 heures de coma, sans avoir aujourd'hui aucune séquelle, j'ai conscience que je m'en tire bien. J'ai encore en tête les propos du docteur qui m'a opéré au CHU de Lille à qui j'avais demandé si je pourrais continuer à participer à des jeux télé ou à arbitrer des matchs de gala. Il m'a dit : "Monsieur l'arbitre, vous venez de recevoir un carton jaune, si vous continuez, ce sera le rouge !" Depuis cette émission d'Intervilles, je ne fais plus rien et je profite de ma retraite en étant assez détaché, je dois l'avouer, du milieu du football.

Si les nouvelles générations vous connaissent surtout pour votre participation à l'émission Intervilles, votre vie a tout de même été largement guidée par le football et l'arbitrage !
J'ai arrêté l'arbitrage à 48 ans et jusqu'à ce funeste 2 juillet 2007, je continuais à arbitrer des matchs de gala, des tournois... Pendant une vingtaine d'années, je suis resté sur les terrains car j'étais pas mal sollicité aux quatre coins de l'hexagone. Entre la télé et ces participations, ça me plaisait, c'était l'occasion de rester en forme...

"Certains spectateurs venaient voir un match de football mais aussi me voir arbitrer !"

Après un quart de siècle d'arbitrage au plus haut niveau !
En effet... Après avoir arbitré trois ou quatre ans en CFA, j'ai débuté en D1 en 1969 pour terminer en 1990 soit vingt ans au niveau national et dix sept ans au niveau international. Sans avoir une double vie, ma vie a été double (rires) ! C'est mon père, qui était musicien, qui m'a transmis le virus du football en m'amenant à la Meinau dès l'âge de cinq ans voir jouer le RC Strasbourg. Cette passion du football ne m'a plus jamais lâché qui s'est reportée ensuite sur l'arbitrage. J'ai poursuivi des études de biologie mais le football a guidé la plupart de mes choix, même professionnels. Pour assouvir cette passion, j'ai tourné le dos à une carrière de chercheur et changé de métier sept ou huit fois.

Quels furent vos moments les plus intenses sifflet à la bouche ?
En deux décennies il y en eut tellement... Mes meilleures années furent à la fin des années 70, période qui correspondait aussi à la grande époque des Verts et de leur rivalité sportive avec Nantes. J'ai participé à la Coupe du monde 1978, arbitré une finale de coupe des clubs champions, l'actuelle Ligue des Champions, entre Liverpool et Mönchengladbach, une finale de coupe d'Europe des vainqueurs de coupe, qui n'existe plus, entre West Ham et Anderlecht, plusieurs finales de coupe de France... J'ai arbitré dans tous les coins de la planète. Dans les années 80, entre mes 40 et mes 48 ans, âge limite pour arbitrer, j'ai beaucoup dirigé en D1 française alors que la médiatisation commençait à devenir plus importante déjà avec l'arrivée de Canal+.

Une médiatisation qui n'était pas pour vous déplaire ?
J'avais pas mal changé de style, devenant plus artistique, certains disaient cabotin, mais sans jamais perdre de vue l'essentiel. J'essayais surtout de prendre un maximum de plaisir et d'en donner aussi aux joueurs, et aux spectateurs avec toujours cette obsession : amener le match à son terme dans les meilleures conditions possibles. En toute modestie, je peux le dire aujourd'hui, certains spectateurs venaient voir un match de football mais aussi Robert Wurtz arbitrer.

Cette popularité et ce style atypique ne vous ont pas valu que des bonnes notes !
Disons que ça m'a attiré les faveurs des joueurs et des spectateurs, qui aimaient que je les arbitre, mais pas mal d'inimités officielles. Il m'a fallu vaincre mes contradicteurs et encaisser beaucoup de mauvaises notes. Mais entre nous soit dit, je n'en avais rien à foutre ! Mon but était moins d'être bien noté que de m'éclater sur le terrain. Pour rien au monde je n'aurais changé de style. J'ai toujours revendiqué cette approche de l'arbitrage mais sans en faire un modèle pour autant car chacun fait avec sa personnalité.

On l'appelait le Nijinsky du sifflet !
On l'appelait le Nijinsky du sifflet !
Pourriez-vous arbitrer en 2011 ?
(catégorique) Non ! Je me rends bien compte en regardant de loin les arbitres d'aujourd'hui qu'ils ne peuvent plus s'exprimer comme je le faisais. M'imaginer arbitre dans ce contexte est impensable. Je ne sais si c'est parce qu'ils se prennent trop au sérieux ou si c'est parce que leur statut professionnel leur met plus de pression mais je ne me reconnais évidemment pas dans cet arbitrage là.

En même temps, avec autant de caméras, vous vous seriez régalé à faire le spectacle !
Comme j'avais l'habitude d'être sur l'action en permanence, on n'aurait vu que moi, j'aurais pu négocier des publicités supplémentaires (rires) ! Sérieusement, je ne me positionne pas vingt ans après en donneur de leçon. J'assume seulement ce que j'ai fait, ma préparation physique pointue pour pouvoir être au plus près des actions, mon rôle de précurseur dans ce domaine physique qui n'était pas une priorité avant.

Que pensez-vous du statut professionnel des arbitres ?
Tant mieux pour eux. Ils profitent du système comme les joueurs qui gagnent nettement plus que les pros des années 60-70. Le monde a beaucoup changé. En même temps, ils sont sur le devant de la scène, sous la pression des télés et des caméras qui scrutent toutes leurs décisions et ont donc moins le droit à l'erreur. Lorsqu'il n'y avait qu'une caméra qui filmait les matchs, je priais parfois en rentrant chez moi pour que le caméraman n'ait pas filmé une action litigieuse où j'avais sifflé un penalty tout en le regrettant ensuite...

"J'ai été formé dans une éthique de l'arbitrage qui nous interdisait de critiquer un collègue même au bord d'un petit terrain de campagne. Alors être consultant..."

Etes-vous pour ou contre la vidéo dans l'arbitrage ?
A mon époque, si on m'avait donné la vidéo, cela m'aurait moins motivé pour être en forme et au plus près des actions. Après tout, pourquoi courir alors que depuis un central situé dans les tribunes on peut se retrouver au coeur du jeu grâce à la vidéo ? Non, le vrai problème est ailleurs. L'aventure de l'arbitrage a été merveilleuse car il s'agissait d'une aventure sportive et humaine. C'est en tout cas comme ça que je l'ai vécue et que la majorité des arbitres la vivaient aussi. Nous faisions des erreurs, moins stigmatisées, nous avions des jours sans, des jours avec... mais comme tout sportif de haut niveau, comme dans la tragédie grecque. C'est la vie, il faut l'accepter ainsi. Aujourd'hui, sous prétexte que les intérêts financiers sont plus importants, on voudrait enlever cette dimension au football. Selon moi, le risque est grand de le robotiser. On me parle de faire appel à la vidéo pour savoir si le ballon a franchi ou non la ligne de but... OK. Mais jusqu'où va-t-on remonter dans l'action ? Et la touche qui a amené le but, était-elle valable, le ballon était-il sorti du terrain ? Attention à ne pas saucissonner le match, à en faire quelque chose de trop technique. Ce jour là, on aura tué le charme du football.

La tentation de savoir si oui ou non il y a hors jeu, si oui ou non, il y a but, si oui ou non, il y avait corner... est tout de même forte !
Moi le premier, lorsque je suis devant ma télé, je veux savoir. Mais on parle moins d'arbitrage en disant ça que de télévision ou de voyeurisme. Car l'arbitre, lui, ne voit rien de tous les ralentis qui sont à la disposition du téléspectateur, il n'a qu'une vision partielle et personnelle du match. Et c'est lui qui décide.

Ses interventions théâtrales dans Intervilles rappelaient sa manière d'arbitrer.
Ses interventions théâtrales dans Intervilles rappelaient sa manière d'arbitrer.
Voyez-vous de bons arbitres aujourd'hui ?
Les meilleurs arbitres ont toujours été ceux qui avaient le plus de personnalité, les Marquez, les Belo à mon époque, les Collina. Quand ils arrivaient dans un stade, les gens disaient : "Ouh là là, c'est lui !" Déjà, il avait fait 50% du chemin, c'était presque gagné pour lui. J'ai toujours admiré ceux qui dégageaient quelque chose face à ceux qui n'étaient que des exécutants des lois du jeu. L'arbitrage contemporain manque de personnalités. Peut-être aussi parce que le système ne le permet pas...

On reproche aux arbitres français notamment de manquer de psychologie, de refuser le dialogue, d'être arrogants...
On forme peut-être les arbitres pour qu'ils en soit ainsi. Je ne sais pas et je ne voudrais surtout pas les critiquer. Mais quand je regarde les matchs internationaux, j'en vois peu qui sont français. Par rapport à notre génération, aux Vautrot, aux Quiniou... ils gagnent plus d'argent, ils font plus souvent grève mais ils arbitrent moins souvent de grands matchs européens. La différence, elle est surtout là, non ?

Peut-on mettre leurs revendications, légitimes ou non, leurs comportements, au même niveau que ceux des joueurs pros ?
Ils ont le même statut pro même s'ils n'ont pas les mêmes salaires. Lorsque j'arbitrais j'avais de bonnes relations avec les joueurs même en dehors des terrains. Ils me respectaient, c'était très correct. Je ne suis plus dans la place donc je ne pourrais pas porter un jugement. Je peux juste regretter le comportement des joueurs de l'équipe de France -sans faire un amalgame avec la grève des arbitres attention-, en Afrique du Sud. Je me souviens qu'avant de partir en Argentine disputer la Coupe du monde en 1978, j'avais eu une jaunisse. Quelques mois avant, j'avais rechuté et perdu plusieurs kilos. Mais j'aurais été prêt à aller là-bas à la nage s'il l'avait fallu. Alors, quand je vois les Bleus faire grève en pleine coupe du Monde et être la risée du monde du football, je ne comprends pas. C'est impensable.

Avant votre accident vasculaire, vous avez participé à des émissions télé, notamment Intervilles, mais vous n'avez jamais été consultant comme c'est la mode en ce moment avec les Veissière, Quiniou... sur Canal+ ou ailleurs...
Parce qu'on ne me l'a jamais proposé, peut-être en raison de mon fort accent alsacien. Mais franchement, ça m'aurait un peu gêné. J'ai été élevé et formé dans une éthique de l'arbitrage qui nous interdisait de critiquer un collègue même au bord d'un petit terrain de campagne. Chacun fait ce qu'il veut...

propos recueillis par J.L.B.

Robert WURTZ : "Les arbitres d'aujourd'hui manquent de personnalité !"
ROBERT WURTZ
Né le 16 décembre 1941 à Strasbourg
Arbitre national et international de 1969 à 1990
Premier match de D1 : Sedan-OM le 22 mai 1969
Dernier match officiel : 17 mars 1990.
Palmarès : élu meilleur arbitre français en 1971, 1974, 1975, 1977 et 1978, deux finales de coupe de France 1973 et 1976, finale de la Coupe d'Europe des clubs champions en 1977 (Liverpool-Mönchengladbach), de la coupe des Vainqueurs de coupe en 1978 (Anderlecht-West Ham), phase finale de la coupe du Monde 1978.


Robert WURTZ : "Les arbitres d'aujourd'hui manquent de personnalité !"


Samedi 19 Mars 2011

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