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Pierre CANGIONI : "On me parle de Téléfoot tous les jours..."

On va vous parler d'un temps que les moins de vingt ans et même les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. Pour tous les autres, ce 16 septembre 1977 restera à jamais gravé dans toutes les mémoires. Lorsque sur TF1 Pierre Cangioni prend l'antenne et lance le premier numéro de Téléfoot 1, il ne se doutait pas que 34 ans après l'émission existerait encore, entraînant depuis une incroyable frénésie de football à la télé. Si comme nous, le samedi soir, vous attendiez fébrilement le générique devenu culte, juste après Drucker et Columbo, vous ne pourrez pas rester indifférent à l'évocation par son créateur de la première émission entièrement consacrée au football diffusée à la télévision française. Quelques mois avant le mensuel Onze nous avait mis l'eau à la bouche dans le sillage de l'épopée des Verts. A la fin, le football français ne gagnait jamais... mais nous n'étions qu'au début d'une aventure qui allait lier à jamais le football et la télévision. Nous n'avions pas plus d'une dizaine d'années et nous rêvions sur ces buts venus d'ailleurs ! Mais non, mais non... (par Johan Cruyff)



"La direction de TF1 ne savait pas qu'il y avait des milliers d'enfants qui regardaient Téléfoot 1 tous les samedis..."

En 1977, Télé Foot 1 avait révolutionné nos habitudes...
En 1977, Télé Foot 1 avait révolutionné nos habitudes...
M. Cangioni, vous parle-t-on encore souvent du créateur et du premier présentateur de Téléfoot que vous étiez ?
(enthousiaste) Tous les jours ! Où que ce soit dans tous les pays francophones où je me rends, les gens m'en parlent, m'abordent et me parlent de Téléfoot. Franchement, je ne m'explique pas ce phénomène. On me fait des plaisanteries rémanentes en me sifflant le générique notamment... comme si les gens qui ont aujourd'hui autour de 40 ans s'étaient donnés le mot (rires) ! Dernièrement, un homme m'a dit : "Vous m'avez fait rêver !" Je lui ai répondu, non, je n'ai fait rêver personne, c'est l'alliance du foot et de la télévision qui est à l'origine de tous vos souvenirs. Tous ces gens ont simplement focalisé sur le présentateur que j'étais...

Et ça vous fait quoi d'être ancré ainsi dans l'imagerie populaire ? Etes-vous fier d'avoir été à l'origine d'une véritable phénomène de société ?
Je ne suis fier de rien et pour tout vous avouer je n'aime pas parler ainsi de moi... J'ai juste fait le forcing, avec Christian Quidet qui est décédé dernièrement, auprès de la chaîne qui m'employait alors, TF1, pour monter cette émission alors que notre patron des sports, Georges De Caunes, était contre. Plus qu'une fierté, c'est une vraie nostalgie. Mais la nostalgie n'est pas bonne conseillère et il ne faut surtout pas croire les gens qui viennent vous voir pour vous dire que vous étiez le meilleur et que ceux d'aujourd'hui ne vous arrivent pas à la cheville. On enjolive toujours ce qui nous vient de l'enfance...

Le samedi soir, vous en avez fait veiller des enfants qui luttaient contre le sommeil et leurs parents pour découvrir les seules images de foot de la semaine !
Pourtant, à une époque où il n'y avait pas de sondage ni de points d'audience en dessous de 16 ans, ma direction ne savait pas qu'il y avait des milliers d'enfants qui nous regardaient. On passait parfois bien au delà de minuit. J'en étais si désolé pour toux ceux qui attendaient que Michel Drucker passe l'antenne et que Columbo en finisse avec ses enquêtes que j'avais même demandé aux techniciens un jour de couper les projecteurs pour ne nous éclairer qu'avec des bougies ! La direction n'avait pas du tout apprécié et m'avait infligé un avertissement. Mais ensuite, Drucker avait été plus ponctuel et on avait récupéré un horaire plus convenable autour des 22h30-23h...

Il est resté aussi et surtout de cette époque un générique culte !
Parce que je savais que cette programmation suscitait des tensions dans les familles, pour coucher les enfants et parce que les femmes regrettaient que leur homme ne veuille pas sortir, j'avais souhaité leur offrir en quelque sorte une récréation. Le générique de début et de fin d'émission avait cet objectif, divertir, pour faire passer la pilule (rires) !

"Nous étions une épicerie fine... ce sont des multinationales !"

Vous êtes resté présentateur de l'émission entre septembre 1977 et décembre 1981...
...avant de me faire virer par une nouvelle équipe présidée par François Janin ! Michel Denisot en faisait partie et tenait absolument à présenter cette émission. Il est arrivé à ses fins.

Vous lui en avez voulu ?
Avec le temps les choses s'estompent et j'aurais au moins eu la possibilité de faire autre chose. Contrairement à lui, et à d'autres pour qui la télé était une fin en soi et en dehors de laquelle ils ne voyaient pas de salut, j'ai toujours eu d'autres centres d'intérêt et d'autres passions. A la télé, je n'ai connu que deux chaînes, la Une et la Cinq. Eux, c'était un peu marche ou crève donc ils étaient parfois prêts à faire des choses pas très belles pour continuer à avancer. Je ne leur en veux pas car ça m'a permis de réaliser mon rêve, un long métrage en langue corse que j'ai pu tourner en octobre 1982 quelques mois à peine après mon départ de TF1.

A côté de Téléfoot, vous commentiez également les matchs en direct ?
Oui, avec Didier Roustan qui était un jeune journaliste plein de talent qui parvenait notamment à monter des sujets magazines étonnants et de grande qualité. De 1975 à 1981, nous avons commenté ensemble sur la Une face au duo Bernard Père-Thierry Rolland qui était sur la Deux. J'ai aussi pu commenter des matchs de boxe, mon autre passion. Je me suis vraiment régalé car c'était la période des Monzon, Ali...

Entre la Corse et le continent, Pierre Cangioni milite désormais pour que le Tour de France débute sur l'île de Beauté.
Entre la Corse et le continent, Pierre Cangioni milite désormais pour que le Tour de France débute sur l'île de Beauté.
Aimeriez-vous être journaliste sportif aujourd'hui ?
Bien sûr... même si je ne ferais pas pareil. Chaque époque a ses habitudes. Je trouve qu'ils parlent trop vite aujourd'hui, qu'ils sont trop enthousiastes et presque obligés de dire du bien du spectacle qu'ils commentent même s'il n'est pas de qualité. Il y a moins d'impartialité qu'à notre époque. Je regrette que ceux qui commentent les grands événements sportifs, surtout le foot, soient plus supporters que journalistes avec la dimension neutre que ce métier implique et à laquelle j'ai toujours été très attachée. On me l'a d'ailleurs suffisamment reproché... Je me demande même si on peut parler de journalisme pour des animateurs qui ont du mal à parler de manière objective de ce qu'ils voient. En même temps, je les comprends car ils ont des contraintes d'audience que nous n'avions pas.

Les plus jeunes auront certainement du mal à le croire mais dans les années 70-80, le foot à la télé n'existait qu'à travers Téléfoot 1 le samedi soir et quelques séquences furtives sur Stade 2 le dimanche soir !
Le foot n'avait aucune résonance et ne représentait rien en terme d'impact publicitaire. Je vous donne un exemple lors du fameux matchs des Verts face à Kiev à Geoffroy-Guichard en quart de finale retour de la coupe d'Europe des clubs champions. Il y avait beaucoup de brouillard une heure avant le coup d'envoi sur St-Etienne. Le président Rocher vient me voir et me dit : "On ne va pas pouvoir jouer, il faut remettre à demain soir." J'appelle la direction de TF1 à Paris et ils me disent : "Non, pas possible, demain il y a un téléfilm programmé !" C'était donc maintenant ou jamais... Pour ne pas perdre les quelques milliers de francs en jeu, le président Rocher a fait jouer le match et le brouillard s'est levé et les Verts ont gagné. Mais nous étions une épicerie fine quand les clubs gèrent ça avec des multinationales aujourd'hui.

Quels rapports aviez-vous avec les joueurs ?
Je n'avais pas de rapports particuliers avec les joueurs toujours dans ce souci de ne jamais être inféodé, de rester le plus neutre possible. Je n'ai jamais copiné avec des joueurs même si nous avions quelques affinités avec ceux que nous croisions le plus, les joueurs de St-Etienne notamment ou de l'équipe de France. C'est aussi ce que je reproche à la corporation actuelle, cette collusion manifeste qui fait de certains journalistes de véritables agents.

Et avec vos collègues journalistes, les concurrents de la Deux, Thierry Rolland et Bernard Père ?
Nous n'avions aucun rapport mais moins parce que nous étions en concurrence (on ne regardait jamais les audiences) que parce que nous n'abordions pas le métier de la même manière. A la base, je ne voulais pas être journaliste mais réalisateur. C'est Raymond Marcillac qui m'a poussé à passer devant la caméra. Sans lui, je n'aurais certainement jamais fait le premier pas. Ce n'était pas ma vocation, ça l'était pour des collègues comme Thierry Rolland. Il n'y a jamais eu d'animosité entre nous si c'est ce que vous voulez savoir.

"En 1977, Guy Roux a fait campagne contre Téléfoot !"

Antenne 2 a pourtant longtemps voulu récupérer Téléfoot. Pourquoi n'y est-il pas parvenu à ce moment là ?
TF1 avait acheté les droits pour Téléfoot... 1 (ils ont enlevé le 1 lorsqu'ils m'ont viré !) pour 300 000 francs (environ 45 000 euros) à la Ligue Nationale. Nous pouvions diffuser des extraits de matchs mais pas davantage qu'une dizaine de minutes. Lors de la deuxième saison, la deuxième négociations est montée à 1,5 millions de francs puis à 3 millions de francs pour la troisième saison lorsqu'Antenne 2 a fait de la surenchère. Et lorsque je reviens sur la Cinq en tant que directeur des sports, en 1987, ces droits sont passés à 65 millions de francs (9,7 millions d'euros). C'est monté petit à petit car les gens du football pensaient qu'en diffusant du foot à la télé on allait vider les stades. C'est évidemment le contraire qui s'est passé et cette exposition médiatique fut à l'origine de l'explosion du football dans notre société. Mais je me souviens que nous n'avions pas bonne presse dans les clubs. Guy Roux par exemple, qui s'est fait ensuite embaucher à Teléfoot mais qui n'est pas à un renoncement près, nous refusait l'accès à ses vestiaires et à son stade. Il a fait campagne contre Téléfoot !

Comment expliquez-vous la longévité de cette émission ?
C'est difficile à expliquer... Lorsque je suis parti, l'émission était programmée le samedi soir et représentait un peu la messe du samedi soir, une sorte de veille que les gens vivaient en famille ou se regroupaient à plusieurs car tous les foyers n'avaient pas plusieurs télés comme aujourd'hui. Le dimanche matin, c'est un autre public, plus âgé et captif car les gamins sont souvent sur les stades à jouer. Avec l'explosion du football, je pense que l'émission aurait fait un carton en restant le samedi soir. C'est Canal Plus qui a récupéré le créneau en y mettant le prix. Mais Antenne 2 a souvent essayé de récupérer les droits de l'émission, sans y parvenir, ce qui explique aussi cette longévité. Je me souviens d'un repas chez Denis Fabre avec Jean Sadoul, le président de la LFP d'alors, et Francis Borelli, président du PSG, où Sadoul me faisait part d'une proposition de 5 millions de francs émanant d'Antenne 2, de deux millions supérieure à la notre. Il m'a dit : "On est parti ensemble, on continue ensemble !" On se moquait des audiences...

Une voix, une gueule, une certaine vision de son métier... Pierre Cangioni, c'était tout ça !
Une voix, une gueule, une certaine vision de son métier... Pierre Cangioni, c'était tout ça !
Vous sentez-vous proche de ce qu'est devenu Téléfoot ?
Ce n'est plus la même émission. Nous ne pouvions diffuser que des extraits courts donc sur toute l'émission il fallait faire preuve d'imagination. Nous avions des rubriques médicales, des portraits, des reportages, des dessins animés même, des rétros, et ces buts venus d'ailleurs... Aujourd'hui, l'émission équivalente est Jour de foot sur Canal. Mais elle est plus facile à faire car il ne montrent que les matchs et ont tous les buts.

Etes-vous resté proche des collègues de l'époque ?
J'étais très ami avec Christian Quidet avant sa disparition, j'ai encore des contacts avec Alain Jouain ou Didier Roustan... et encore davantage avec les amis de la Cinq, Eric Bayle, Christian Prudhomme, Philippe Bruet, Noël Carles. Je suis plus nostalgique des années de la Cinq car on nous avait offert un cadeau royal, un service des sports à monter de toutes pièces, des journalistes à recruter. J'ai bâti quelque chose alors que j'étais arrivé sur TF1 dans un service qui était déjà en place avec des habitudes, bonnes ou mauvaises, déjà prises.

Quelques années après avoir quitté la télé, vous êtes revenu dans le foot à la tête de l'OM, comme président. Comment avez-vous atterri à ce poste si exposé ?
J'avais avec Bernard Tapie des amis en commun qui m'ont contacté quand ils ont vu que le bateau OM prenait l'eau après l'affaire VA-OM. Il leur fallait quelqu'un de médiatique, de neutre, de pas influençable et qui n'ait pas peur du contexte marseillais. Quand on est Corse comme je le suis, on ne se laisse pas impressionné par Marseille ! Je suis resté une saison à la tête du club et nous avons fini champion de D2 et demi-finaliste de la coupe de France. L'année d'après, ils remontaient en D1.

"Je suis en train de réaliser un des rêves de ma vie..."

Pourquoi n'avez-vous pas poursuivi ?
J'aurais pu continuer, ce poste me plaisait, mais la mairie est intervenue et a voulu m'imposer des gens avec qui je ne voulais pas travailler. La suite m'a donné raison puisque la plupart d'entre eux a été mis en examen quelques mois plus tard. Pour être président, surtout en passant après Tapie, il fallait fonctionner un peu comme lui, prendre les mêmes postures, en faire des tonnes. Or, ce n'est pas dans ma nature. J'ai la satisfaction d'avoir laissé le club en équilibre financier et d'avoir tout le temps assuré, malgré le redressement judiciaire, tous les salaires des joueurs. Je pense que ça doit être unique dans les annales du football.

Que faites-vous aujourd'hui M. Cangioni ?
Je partage ma vie entre la Corse et la région parisienne où vivent mes enfants et petit-enfants. Et je suis peut-être en train d'accomplir un des rêves de ma vie : faire débuter le Tour de France en Corse ! Nous sommes en train d'en discuter avec Christian Prudhomme et ce serait pour 2013 avec les trois premières étapes sur l'île de Beauté. C'est un pari que je m'étais lancé il y a longtemps et qui est en passe de se réaliser. On devrait annoncer la chose dans les six prochains mois...

Etes-vous resté supporter de football ?
Pour être franc, je n'ai jamais été supporter de football plutôt passionné de sport ou supporter du football, de la boxe, du cyclisme, mais sans avoir de favoris, ni de clubs fétiches. Cette neutralité est dans ma nature et malheureusement ce n'est pas le cas de beaucoup de journalistes aujourd'hui. J'avais dit il y a quelques années qu'il allait falloir déchirer les cartes de presse de certains. Nous n'en sommes plus très loin...

propos recueillis par J.C.

Pierre CANGIONI : "On me parle de Téléfoot tous les jours..."
PIERRE CANGIONI
Né le 29 juillet 1939
Parcours
Journaliste : TF1, présentateur de Téléfoot 1 (septembre 1977- janvier 1982), La Cinq, directeur des sports (avril 1987-octobre 1990), OM, président (décembre 1994-mai 1995).
Auteur : "La fabuleuse histoire de la boxe" (1977), "Carlos Monzon, el Macho" (1998), "La légende de la boxe" (1999), "La Coupe du monde 1978, Argentine" (1978).
Réalisateur : "Santu Nicoli" (1983) avec Robin Renucci et Pierre Massimi
Pour voir Cangioni interviewer Hidalgo et Beckenbaueur en 1977...
Pour voir le numéro de Téléfoot présenté "aux chandelles"...
Pour télécharger des matchs des années 70-80...
Pour voir une pub de Pierre Cangioni sur La Cinq


Samedi 11 Juin 2011

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