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Philippe MONTANIER (Real Sociedad) : "En Espagne, le football est festif et bon enfant"

Un an après avoir atterri dans le Pays basque espagnol, aussi surpris que flatté de l'intérêt manifesté par la Real Sociedad, Philippe Montanier mesure sa chance. Unique représentant français à diriger une équipe de Liga, il est également un des rares techniciens à avoir conservé son poste malgré de réelles perturbations au coeur de la saison dernière. De Valenciennes à San Sébastian, de l'ennui parfois décourageant d'une Ligue 1 sans relief au profil si attractif d'une Liga appétissante, l'ancien gardien de but de Caen, Nantes, Toulouse et Saint-Etienne apprécie à sa juste valeur le privilège de vivre au quotidien la "Liga de las Estrellas" ! (par Johan Cruyff)



A la Real Sociedad, un des plus grands clubs formateurs d'Europe, Philippe Montanier marche sur les traces de Raynald Denoueix.
A la Real Sociedad, un des plus grands clubs formateurs d'Europe, Philippe Montanier marche sur les traces de Raynald Denoueix.
Philippe, un an après votre arrivée en Espagne, vous sentez-vous intégré ?
Une fois la barrière de la langue appréhendée, je parle désormais presque couramment espagnol, les choses sont quand même plus faciles. Pour le reste, le club, la ville, le championnat et les joueurs, les choses se font petit à petit. J'ai la chance d'avoir été accepté facilement aussi parce que je marche sur les traces de Raynald Denoueix. Sans lui, sans son passage à la Real, je sais que je ne serais pas là en ce moment. Il m'a quand même fallu intégrer beaucoup de données nouvelles et m'adapter à un environnement différent. A ce niveau la première année a été très bénéfique pour moi. J'ai appris à connaître cette Liga et des joueurs que je ne connaissais pas. Disons qu'aujourd'hui je me sens plus maître de la situation en symbiose avec Michel Troin, mon adjoint, et un staff basque avec qui nous avons appris à fonctionner. Les joueurs aussi ont compris le système de jeu et y adhèrent à 100%.

Vous aviez paru presque surpris que le club fasse appel à vous l'an dernier. Le comprenez-vous davantage aujourd'hui ?
Ils s'étaient fiés à mon parcours, mon expérience et à la trace laissée ici par Raynald Denoueix. Ils cherchaient un coach qui pouvait faire confiance aux jeunes joueurs et qui avait en même temps une philosophie de jeu adaptée à leur vision du football. Lorsque j'ai rencontré le président de la Real pour la première fois, j'ai rapidement senti que nous étions à ces deux niveaux là sur la même longueur d'ondes. Un projet de jeu à mettre en place avec de jeunes joueurs issus du centre de formation, ça correspond à ce que j'ai envie de faire.

Un an après, quel bilan avez-vous fait avant de reprendre la saison ?
Au départ, la grosse incertitude concernait surtout le niveau des autres équipes de la Liga en dehors de celles qu'on connaît tous, le Barça et le Real Madrid. Ne connaissant pas les joueurs, n'ayant vu les miens que par vidéo, j'avais du mal à les situer par rapport aux autres. On a beau avoir une bonne équipe, ce que j'ai tout de suite pensé, si les autres sont meilleures, ça devient plus compliqué. Malgré des difficultés passagères, les choses ont plutôt bien tourné au point d'assurer notre maintien à trois journées de la fin. Avant de venir, je ne mesurais pas non plus la pression populaire et médiatique qu'il allait falloir gérer. Là encore, je n'ai pas été déçu, la passion est au rendez-vous.

"Dans les moments difficiles, Raynald (Denoueix) m'a laissé plusieurs messages sympas. Même si ce n'est pas un grand causeur, ces mots là étaient réconfortants."

Vous avez traversé une période difficile, on a même évoqué votre départ, comment l'avez-vous vécu ?
Cela faisait aussi partie de mes interrogations... Comment allais-je pouvoir communiquer efficacement en période de crise...

Et alors ?
Je me suis appuyé sur un traducteur et j'ai eu la chance de pouvoir me reposer sur des joueurs qui appréciaient, au delà des résultats qui tardaient à arriver, le travail cohérent que nous leur proposions. A partir de là, et malgré tout ce qui se disait dans l'environnement du club, on est resté concentré sur le jeu et sur le travail que nous avions à faire. C'est en persévérant et sans changer de philosophie que nous sommes parvenus à nous en sortir. Les joueurs étaient convaincus par ce qu'ils faisaient et je savais qu'à un moment ou à un autre le vent finirait pas tourner en notre faveur.

Avez-vous craint de perdre rapidement votre poste ?
Sachant que cette saison, en Liga, douze entraîneurs sur vingt ont perdu le leur, j'aurais été bien présomptueux de ne pas me sentir concerné (rires) ! Difficile de faire la sourde oreille quand tout le monde en parle... Je connais la donne et je sais que tout peut aller très vite. Mais, même si on s'y attend, on reste trop préoccupé par le travail à accomplir au quotidien pour y penser de trop.

Vous avez souvent remporté des matchs à l'issue de scénarios assez rocambolesques, avec des buts parfois improbables. Avez-vous le sentiment d'avoir su profiter de ces circonstances à un moment donné favorables, ou pensez-vous les avoir provoquées ?
Un peu des deux... Nous avons enchaîné six-sept matchs en ne prenant qu'un point sur vingt et un possibles en touchant une dizaine de fois les poteaux. La réussite ne peut pas vous fuir en permanence et nos efforts ont fini par payer car je pense que, sur une saison, les choses s'équilibrent. Au final, nous avons redressé la situation en bénéficiant, comme vous dites, de circonstances favorables, mais avec le sentiment d'avoir su provoquer cette chance.

Lorsque vous étiez au fond du trou, avez-vous communiqué avec Raynald Denoueix qui était passé par là lui aussi ?
A ce moment là, Raynald m'a laissé plusieurs messages sympas. Il connaît le truc, l'a déjà vécu... et même si ce n'est pas un grand causeur, ces mots là étaient réconfortants pour moi.

Du CFA à la Liga, l'ancien gardien de but aura franchi toutes les étapes avec la même approche de son métier d'entraîneur.
Du CFA à la Liga, l'ancien gardien de but aura franchi toutes les étapes avec la même approche de son métier d'entraîneur.
Quelle image a-t-il laissé à la Real Sociedad ?
Une très bonne image alimentée principalement par sa capacité à amener l'équipe aux portes du titre, vice-championne d'Espagne, d'avoir poussé le Real des Galactiques dans ses retranchements. Il a laissé une trace profonde.

Comprenez-vous qu'il n'ait pas, depuis, replongé dans un nouveau projet ?
Je peux le comprendre car le métier a beaucoup changé et peut-être qu'il ne correspond plus à ce qu'il attend. En tout cas, au niveau de l'environnement des clubs, des joueurs, des médias, des contraintes liées à tout ce grand Barnum, il faut croire qu'il ne s'y retrouvait plus.

Vous travaillez dans un championnat très prisé et au coeur d'un football qui fait l'admiration de tous et qui gagne tout depuis quatre ans. Au delà de la fierté et du plaisir que cela représente pour vous, exercez-vous votre métier de la même manière que lorsque vous entraîniez Valenciennes ou Boulogne ?
Je travaille exactement de la même manière... et c'est aussi pour apporter de la nouveauté dans leur approche de l'entraînement et de la préparation des matchs que les dirigeants de la Real sont venus me chercher. De toute façon, cela fait dix ans que je dis que l'avenir du football est en Espagne. Je pense ne pas m'être trompé car tout cela se confirme.

Qu'est-ce qui différencie la Liga de la Ligue 1 ?
Ici, même pour un club comme le notre qui joue le maintien, on joue la Ligue des Champions une fois par mois en évoluant dans des stades magnifiques, dans des ambiances survoltées, face à des joueurs de très haut niveau. On parle beaucoup du jeu espagnol en regardant le Barça ou le Real mais je peux vous dire que même des équipes promues qui n'ont d'autres ambitions que de se maintenir pratiquent le même style de jeu. Il y a bien quelques équipes qui ont un style plus direct mais l'état d'esprit général va vers un football offensif fait de passes courtes, basé sur une qualité technique au dessus de la moyenne. Au final, ça joue au ballon ! Sans citer d'équipes pour ne vexer personne mais il m'est arrivé de regarder un match de bas de tableau en France et de voir un Gijon-Saragosse dans la foulée, son équivalent en Espagne, ça n'a rien à voir ! L'ambiance est tout autre, l'état d'esprit des acteurs et des spectateurs complètement différent. Même dans les derbys basques face à Bilbao, où il y a beaucoup de passion et d'exubérance, on ne ressent aucune haine, pas de sentiments malsains. Les gens viennent au stade en famille, le grand père avec le petit fils, la grand mère même... C'est festif, c'est bon enfant.

Cette atmosphère pacifiée peut-elle aussi expliquer l'état d'esprit des joueurs sur le terrain ?
Peut-être... Je ne sais pas d'où ça vient. C'est certainement culturel. Les clubs ont ici de fortes identités et pas seulement dans le Pays basque ou en Catalogne. Cet engagement pour un club et une ville, cette volonté de jouer en permanence et ce niveau technique individuel supérieur donnent une dimension supérieure à la Liga. L'an dernier, un copain est venu assister à un de nos matchs face à l'Espanyol Barcelone, où on a fait 2-2... et m'a avoué s'être davantage régalé qu'en allant voir PSG-Lyon pourtant affiche de la L1. Et ce n'est pas qu'une question de valeur individuelle. C'est un ensemble.

"Comme l'identité est très forte, les jeunes rêvent d'abord de jouer à la Real avant, éventuellement de jouer au Real..."

Quelle part joue la formation dans cette identité technique et festive ?
Elle est très importante évidemment. A la Real, 80% de l'effectif est originaire du Pays basque et vient du centre de formation. L'an dernier, lors de la première journée de championnat, j'ai titularisé pour la première fois trois jeunes joueurs dont deux n'avaient jamais joué à ce niveau. On m'a aussi pris pour ça, pour ouvrir la porte à tous ces jeunes. Et comme l'identité est très forte, les jeunes rêvent d'abord de jouer à la Real avant, éventuellement de jouer au Real ! Nous avons l'exemple d'un élément (Pardo) qui est convoité par le Real Madrid depuis longtemps mais qui refuse toutes les propositions car il n'imagine pas ne jamais jouer pour son club formateur en Liga. En France, dès qu'un joueur de ce niveau perce, il fait des pieds et des mains pour aller au plus offrant.

Le travail effectué dans les centres de formation est-il différent que dans les clubs français ?
Je ne suis pas forcément bien placé pour connaître le contenu des séances proposées au centre de formation car nous nous entraînons en même temps. J'avais d'autres préoccupations pour ma première saison. Maintenant que je suis bien intégré et que je maîtrise la langue, je vais intervenir plus souvent. Mais dans l'organisation, je vois que c'est différent. Déjà, les joueurs ne dorment pas au centre mais rentrent chez eux tous les soirs, après être venu s'entraîner à la fin des cours. Avant de signer pro, Antoine Griezmann, par exemple, allait au lycée à Bayonne chez lui, et venait s'entraîner tous les jours à San Sebastian. Cette organisation permet aux jeunes de conserver leurs liens social et scolaire, leur environnement familial et au bout du compte une fraîcheur mentale supérieure. On ne les enferme pas dans une bulle entre eux en espérant en sortir un de temps en temps, laissant à tous les autres, plus nombreux, le soin de se réinsérer dans la vraie vie. Tout ceci est aussi possible car le recrutement ne se fait que dans un périmètre très restreint, de proximité.

A Anoeta, l'antre de la Real, règne une atmosphère unique.
A Anoeta, l'antre de la Real, règne une atmosphère unique.
Vous venez de reprendre le championnat par une sévère défaite face au Barça (1-5) puis un succès face à Vigo, avez-vous davantage d'ambitions, les gens attendent-ils davantage de vous ?
Oui, c'est une certitude. J'ai d'ailleurs été surpris par cette espèce d'euphorie qui gagnait les supporters avant le début du championnat. Les gens restent sur notre bonne fin de saison, notre 12ème place... Mais nous restons toujours sur nos objectifs qui ne peuvent être qu'à moyen et long terme. Pour un club formateur comme le notre la difficulté reste et restera toujours de gérer le court terme. A 10%, notre effectif est le même, toujours aussi jeune. Si j'ai des convictions par rapport au travail que nous pouvons effectuer et au niveau de mon équipe, à la marge de progression notamment, je n'ai pas de certitudes. Donc il faut faire preuve de mesure et tenter de gérer les aléas d'une saison.

Avez-vous le temps de suivre la Ligue 1 ?
Oui, bien sûr, notamment Valenciennes. La Ligue 1 se présente avec moins de gros clubs cette saison, à part le PSG. Lyon ou l'OM ont moins de moyens, finalement seul Lille a maintenu son rang et agit dans la continuité. L'arrivée des Qataris à Paris est une bonne chose car elle apporte de la qualité avec des joueurs de très haut niveau qui peuvent tirer tous les autres vers le haut comme le faisaient les Juninho, Drogba, Malouda à leur époque.

Après avoir connu le championnat des étoiles, pourriez-vous revenir avec plaisir en L1 ?
Evidemment... Seul le plaisir d'exercer ce métier me guide, cette passion qui ne m'avait pas fait hésiter à quitter le monde pro pour m'engager en CFA avec Boulogne. Je n'aurais pas de problème à entraîner de nouveau dans le milieu amateur si le projet est intéressant. On fait tous le même métier et lorsqu'on est passionné qu'on le fasse en CFA ou en Ligue 1, c'est pareil. J'ai pris énormément de plaisir à entraîner Boulogne en CFA. J'ai d'ailleurs gardé de nombreux contacts avec les dirigeants et les joueurs. Quand je me retourne sur mon parcours, débuté en CFA, puis en National, en Ligue 2, Ligue 1 et maintenant Liga, je me dis quand même qu'il a été très intéressant.

Les sites Footengo s'intéressent principalement au foot amateur que vous connaissez donc bien en France. Et en Espagne, avez-vous eu le temps de le découvrir aussi ?
Non, franchement, je n'ai pas pu. Cette saison, il est prévu que j'intervienne dans la mise en place de partenariats avec des clubs. Mais déjà, la Real fait beaucoup de social en relation avec les clubs alentour dans le Pays basque espagnol ou français. Cet été, nous sommes allés jouer par exemple à Hendaye, face aux Eglantins un petit club départemental qu'on a gagné 15-0 ! Je connais pas beaucoup d'équipes pros qui jouent sur de tels terrains champêtres. Le président tenait beaucoup à rendre hommage à ce club qui fêtait son centenaire. ( pour voir le compte rendu du match sur foot64.fr)

Propos recueillis par J.C.

Philippe MONTANIER (Real Sociedad) : "En Espagne, le football est festif et bon enfant"
Philippe Montanier
Né le 15 novembre 1964 à Vernon
Parcours
Joueur : Pacy sur Eure, Evreux, Caen (1984-90), Nantes (1990-91), Caen (1991-94), Toulouse (1994-97), Gueugnon (1997-99), Saint-Etienne (1999-2000)
Dirigeant : Caen, directeur administratif (2000)
Entraîneur : Toulouse, adjoint (2000-01), Bastia, adjoint (2001-02), Côte d'Ivoire, adjoint (2002-04), Boulogne (2004-2009, L2), Valenciennes (2009-2010, L1), Real Sociedad, Esp. (depuis 2010, Liga)


Samedi 8 Septembre 2012

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