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Marius TRÉSOR : "Je ne pourrais pas jouer dans le foot d'aujourd'hui..."

Pendant plus de dix ans Marius Trésor aura été un des meilleurs défenseur du monde, tout en restant toujours, sur et en dehors des terrains, un exemple de fair play, d'humilité et de gentillesse. Longtemps détenteur du record de sélections en équipe de France, il aura ouvert la voie à toute une génération d'Antillais qui ont ensuite tellement apporté aux Bleus. Depuis Bordeaux où il est au contact des jeunes girondins, le meilleur libéro de l'histoire du football français compare non sans émotion ni nostalgie le football des années 70-80 à celui des années 2010. (par Johan Cruyff)



6 juin 1978, la France tient tête à l'Argentine quand Trésor tacle Luque et touche involontairement le ballon de la main. Penalty. Les Bleus d'Hidalgo sont éliminés. Au second plan, Battiston était déjà aux côtés de Trésor.
6 juin 1978, la France tient tête à l'Argentine quand Trésor tacle Luque et touche involontairement le ballon de la main. Penalty. Les Bleus d'Hidalgo sont éliminés. Au second plan, Battiston était déjà aux côtés de Trésor.
Monsieur Trésor, depuis votre région bordelaise où vous faites partie du staff technique des Girondins, vous arrive-t-il souvent de repenser à vos heures de gloire, à Maracana 1977, Argentina 78, Séville 82... ?
De temps en temps, avec Patrick Battiston, on en parle entre nous. On se demande si tel ou tel joueur aurait eu sa place à notre époque, on en rigole pas mal... Mais je revis surtout ces moments là à travers le regard des autres car les gens m'en parlent énormément. Pour eux, c'est comme si c'était hier (rires) ! Pour moi... je n'aime pas vivre avec le passé. Je vis autre chose au contact des jeunes à qui on essaie d'inculquer des valeurs. Et ce n'est pas évident.

Vous avez retrouvé votre complice de l'équipe de France, Battiston. Etes-vous aussi complémentaire que sur le terrain ?
On se connaît depuis longtemps avec Battiste ! On a joué ensemble en équipe de France entre 1976, quand il est arrivé, à 1983, quand je suis parti. Depuis, on s'est retrouvé à Bordeaux et à la demande du président Triaud, après avoir été attaché de presse du club, je l'ai rejoint avec l'équipe de CFA2. Il pourrait entraîner une équipe professionnelle s'il le voulait, il en a les capacités.

Et vous ?
Mon problème, c'est que je suis casanier. Comme joueur, je n'ai connu que trois club, Ajaccio, Marseille et Bordeaux. Et je suis girondin depuis maintenant 31 ans. A un certain moment, après avoir raccroché les crampons, j'avais envie de revenir aux Antilles pour apporter mon expérience aux jeunes guadeloupéens. Mais il s'est avéré que ce n'était pas aussi simple que ça, certains ayant peur que je prenne leur place... Comme j'aime beaucoup cette région bordelaise, j'ai accepté le principe d'une reconversion au sein du club.

"Je ne suis pas assez ambitieux pour être entraîneur"

Vous avez plus l'âme d'un formateur que d'un entraîneur ?
Je ne suis pas assez ambitieux pour être entraîneur, un rôle où vous êtes sans cesse à la merci des joueurs. S'ils veulent bosser tout va bien mais s'ils ne veulent pas, ils peuvent vous carrer (sic) ! On a déjà vu ça aux Girondins pas plus tard que cette saison ! J'ai beaucoup trimé sur un terrain pour faire carrière et une fois celle-ci terminée, je n'ai pas voulu me prendre la tête. Je me suis plutôt mis au service des jeunes. J'ai commencé avec les minimes puis avec les cadets, avec la DH des Girondins, les U17 régionaux et je suis depuis six saisons avec la réserve en CFA puis en CFA2 cette saison. Les jeunes sont plus réceptifs que les pros et je sentais que j'avais quelque chose à leur donner. Patrick a la même approche que moi, c'est aussi une question de tempérament.

En parlant avec vous, on ne peut pas s'empêcher de repenser à ces images qui défilent dans nos têtes depuis des années, ce match de Séville plus particulièrement qui aura marqué toute une génération en 1982. Est-ce un bon souvenir pour vous ?
Non, ça l'aurait été si on s'était qualifié pour la finale.

Quelle leçon avez-vous tiré de cette élimination ?
Si le match s'était déroulé dans des conditions normales, je pense qu'on se serait qualifié. Sachant que nous avions éliminé la Hollande, jamais de la vie la FIFA n'aurait du confier ce match à un arbitre néerlandais. Ils avaient la possibilité de nommer un arbitre portugais, pourquoi ont-ils choisi M. Corver ? A partir de là, toutes les décisions nous ont été défavorables jusqu'à l'agression de Battiston par Schumacher qui méritait un penalty et un carton rouge et qui a finalement débouché sur une sortie de but pour les Allemands ! A ce moment là, le foot français pesait moins qu'aujourd'hui et il était plus valorisant d'avoir une finale Allemagne-Italie.

Marius Trésor aura formé avec Jean-Pierre Adams la première charnière centrale 100 % black des Bleus.
Marius Trésor aura formé avec Jean-Pierre Adams la première charnière centrale 100 % black des Bleus.
Que pensez-vous du foot professionnel d'aujourd'hui ?
Avant, les dirigeants menaient le débat, dirigeaient leurs clubs comme ils l'entendaient, aujourd'hui le pouvoir, c'est les joueurs qui l'ont. L'arrivée des agents dont certains n'ont qu'un seul objectif, faire de l'argent, a pourri le milieu et dénaturé la relation entre le joueur et son club. Ce qui est arrivé en Afrique du Sud avec l'équipe de France est symptomatique de cette évolution. Les joueurs sont les maîtres du jeu et font ce qu'ils veulent.

Ce n'était pas le cas à votre époque ?
Lorsque j'ai débuté ma carrière, en signant pro, un joueur était lié à son club jusqu'à 35 ans. Il y a eu ensuite l'arrivée du contrat à temps. On a beaucoup subi... mais aujourd'hui ils en profitent bien. Tant mieux pour eux mais je regrette encore ce spectacle donné en Afrique du Sud. Avec une équipe de France composée de nombreux joueurs d'origine africaine, l'occasion était belle de rendre hommage à cette première coupe du Monde disputée sur le continent africain. Ils n'ont pas su le faire. Je pense comme Michel Platini qu'il aurait fallu punir plus sévèrement les meneurs.

Vous avez aussi joué avec Raymond Domenech en équipe de France et à Bordeaux. Par rapport à la responsabilité des joueurs, ne trouvez-vous pas qu'on a été trop sévère avec lui ?
Raymond a toujours été le roi du contre pied ! Il a cultivé ça même en tant que sélectionneur. A l'arrivée, il a perdu...

Vous avez formé avec Jean Pierre Adams (1), ce qu'on a appelé la "garde noire", en précurseurs de ce qu'allait devenir l'équipe de France dans les années 2000...
Il y avait Jean-Pierre mais aussi "Doudou" Janvion, Jacques Zimako, Alain Moizan, Alain Couriol... mais jamais nous n'abordions notre statut sous l'angle de nos origines comme on le fait depuis la Coupe du monde 1998 avec le slogan "black-blanc-beur". Si on jouait en équipe de France c'est parce qu'on le méritait et c'était la seule chose qui comptait. Je n'ai pas souvenir qu'on ait parlé de ça entre nous ou que le débat ait été lancé. Notre seul plaisir était de jouer et de donner du plaisir à ceux qui venaient nous voir. Mais à certains moments les gens sont là pour vous rappeler certaines choses. Je me souviens de la première titularisation de Jean Tigana, à Moscou. C'était aussi la première fois qu'on alignait six blacks dans le onze de départ. Le lendemain, tous les journaux ne parlaient que de çà alors que de notre côté, avec Michel Hidalgo, on ne l'avait même pas remarqué.

"J'ai peur que les jeunes d'aujourd'hui veuillent faire ce métier pour les mauvaises raisons..."

Aujourd'hui, beaucoup de footeux viennent des quartiers !
Quartiers, campagnes... on n'appréhendait pas le foot sous cet angle. On était des joueurs professionnels, point à la ligne. Je pense surtout que la société n'était pas aussi tordue que maintenant.

Ressentez-vous cette évolution aussi avec les jeunes girondins ?
Il nous faut insister davantage et de plus en plus sur des valeurs qui nous paraissaient aller de soi il n'y a pas si longtemps. Beaucoup jouent les cadors et pensent que parce qu'ils peuvent se permettre des choses uniquement parce qu'ils sont aux Girondins de Bordeaux. Ils e croient déjà arrivés. On est obligé de les recadrer, leur dire que le chemin est encore long. Je suis aussi frappé par leurs motivations plus centrées sur le niveau de vie des footballeurs qu'ils voient à la télé, leurs voitures, leurs maisons... que sur le football à proprement parlé. J'ai peur qu'ils veuillent faire ce métier pour les mauvaises raisons. Ceux qui sont dans cet état d'esprit, généralement, ne vont pas loin.

Au Haillan, avec Patrick Battiston, Marius Trésor veille désormais sur le sort des jeunes girondins.
Au Haillan, avec Patrick Battiston, Marius Trésor veille désormais sur le sort des jeunes girondins.
Aimeriez-vous être pro aujourd'hui, être le libéro des Girondins ou de l'OM comme vous l'avez été ?
déjà, je ne serais pas libéro mais défenseur central (rires)... J'ai eu la chance de jouer à une époque où le football me permettait des choses que je ne pourrais plus faire aujourd'hui. Et qui m'allaient très bien ! J'avais une certaine décontraction. J'étais tout le temps en train de tacler, je jouais avec les chaussettes en bas, avec le maillot sur le short... Et malgré ça, je n'ai pris que deux cartons jaunes dans toute ma carrière ! Aujourd'hui, je n'aurais pas fini la moitié de ces matchs là. Les arbitres ne font plus la part des choses et se laissent abuser par des attaquants qui se roulent au sol avant de courir comme des lapins trente secondes plus tard. J'ai horreur des tricheurs et j'ai l'impression qu'il y en a de plus en plus, des joueurs qui font le même métier que toi mais qui ne se gêneront pas pour t'entuber s'ils le peuvent. Je n'ai jamais blessé personne, je respectais mes adversaires parce que je pensais qu'ils avaient eux aussi une famille, des gosses, et une carrière à faire. J'ai toujours réfléchi à ce je faisais. Je suis nostalgique du foot des années 70-80 avec des arbitres comme Wurtz ou Ben Ali qui n'avaient pas d'oreillettes mais qui étaient au coeur des actions et qui finissaient le match deux fois plus fatigués que nous. On en parle parfois avec Battiston. On se demande si on prendrait autant de plaisir... tellement de choses ont changé.

Vous n'avez aucun regret, celui de n'avoir jamais joué dans un club de dimension européenne en France ou à l'étranger ?
Quand j'ai quitté la Guadeloupe pour venir à Ajaccio, à 19 ans, jamais je n'aurais imaginé pouvoir faire une telle carrière. Je suis le premier surpris par ce qui m'est arrivé. En plus, je jouais attaquant et un mois après mon arrivée, je suis passé défenseur ! A partir de là, tout le reste n'a été que du bonus. J'ai eu des contacts avec des clubs français, peu d'étrangers sinon le Bayern Munich après la Coupe du monde 78, j'ai failli signer à Nice et à Nantes, finalement je suis parti à Marseille puis à Bordeaux où je n'ai qu'un seul regret, ne pas avoir connu plus d'un titre de champion de France. Le seul que j'ai gagné, en 1984, je n'avais joué que quelques matchs avant la blessure qui allait me contraindre de tout arrêter.

"A côté de Lilian Thuram, je suis un petit garçon !"

Vous aviez enregistré un disque, vous étiez abordable et spectaculaire... vous seriez une star aujourd'hui, l'équivalent d'un Lilian Thuram !
Je suis un petit garçon à côté de Lilian Thuram et de sa carrière (rires) ! La seule chose que nous pouvons revendiquer, avec Adams ou Janvion, c'est d'avoir été les premiers, d'avoir ouvert la voie et donné aux autres l'envie de faire la même chose. Et finalement, à bien y réfléchir même si je n'ai jamais été champion d'Europe ou du monde, ça suffit à mon bonheur (rires) !

Revenons pour conclure à votre quotidien, au contact des pros mais aussi des amateurs. Quelle image ont les Girondins en Aquitaine ?
Il y a pas mal de rivalité mais ça se passe bien. Comme beaucoup de joueurs des clubs alentour sont passés par notre centre, lorsqu'ils jouent ensuite contre nous, ils sont particulièrement motivés, c'est normal, ça permet à nos garçons de se tester et de montrer qu'ils méritent d'être parmi nous.

C'est à Bordeaux, en 1984, que Trésor mit fin à sa carrière en raison de problèmes récurrents aux adducteurs.
C'est à Bordeaux, en 1984, que Trésor mit fin à sa carrière en raison de problèmes récurrents aux adducteurs.
Vous êtes descendu en CFA2 la saison dernière... comme beaucoup de réserves professionnelles. est-ce à dire que le CFA ne correspond plus aux exigences de la formation ?
Non, c'est juste un concours de circonstance. Nous sommes descendus pour un point alors que nous avons été sanctionnés de huit points sur tapis vert. A partir de là, la politique du club a privilégié l'équipe professionnelle qui était en Ligue des Champions et en finale de la coupe de la Ligue. Laurent Blanc souhaitait garder tout son monde sous la main et en alerte. Donc nous avons terminé la saison avec un groupe particulièrement jeune, le plus âgé avait 21 ans. Face à des joueurs d'expérience comme il y en a beaucoup en CFA, nous n'avons pas su répondre présents. Mais nous avons bon espoir de remonter cette saison. De toute façon, même en CFA2, les jeunes peuvent apprendre tout autant... notamment dans des derbys qui pimentent la saison et donnent une autre dimension psychologique aux matchs.

Trouvez-vous de manière générale que le foot professionnel fait suffisamment pour le foot amateur ?
Quand on regarde la manne financière allouée par le foot pro aux amateurs, on ne peut pas dire que l'élite n'aide pas la base. Où serait le foot amateur sans cet argent ?

Quelles sont les équipes qui vous font vibrer aujourd'hui ?
Comme tout le monde, j'adore voir jouer le Barça. Au delà du football, on sent que l'éducation donnée à la Masia, leur centre de formation, paye. Comme quoi, il n'y a pas que la puissance et la force physique pour réussir comme on l'a trop souvent cru en France, comme trop de clubs le croient encore malgré tout. La réussite du Barça est la preuve que lorsqu'on travaille bien, que les gens sont compétents et, surtout, sur la même longueur d'ondes on peut arriver à faire des miracles. A Bordeaux, on essaie aussi avec nos moyens de donner envie aux jeunes de pratiquer un football attrayant. Mais c'est pas simple... un travail de longue haleine.

propos recueillis par J.C.

(1) Depuis 1982, Jean-Pierre Adams est toujours dans un coma dans lequel il est tombé après une opération bénigne du genou, suite à une erreur d'anesthésie.

Marius TRÉSOR : "Je ne pourrais pas jouer dans le foot d'aujourd'hui..."
MARIUS TRÉSOR
Né le 15 janvier 1950 à Ste Anne (Guadeloupe)
Parcours
Joueur : Juventus Ste Anne (1958-69), Ajaccio (1969-72), OM (1973-80), Bordeaux (1980-84).
Palmarès : demi-finale de la Coupe du monde 1982, champion de France 1984, vainqueur de la coupe de France 1976. 65 sélections en équipe de France (4 buts), 23 fois capitaine. 440 matchs de Ligue 1 (12 buts), 20 matchs de coupe d'Europe (3 buts).
Educateur : Bordeaux, centre de formation (1986-2004), Bordeaux, adjoint CFA2 (depuis 2004)



Samedi 9 Avril 2011

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