Foot33.fr - le magazine officiel du football amateur en Gironde
Bandeau resultats

L'entretien VESTIAIRES - Ottmar HITZFLED : "Un bon entraîneur est authentique et juste"

Depuis qu'il est sélectionneur de la Suisse (nommé le 1er juillet 2008), les interviews d'Ottmar Hitzfeld se comptent sur les doigts d'une main. Mais, séduit par le concept éditorial de VESTIAIRES, l'ancien entraîneur mythique du Borussia Dortmund et du Bayern Munich (7 titres de champion, 3 coupes d'Allemagne et 2 victoires en Ligue des Champions) a accepté de nous rencontrer, quelques jours seulement avant d'affronter l'Angleterre dans le cadre des qualifications pour l'Euro 2012 ! À vingt kilomètres de Zurich, sur les hauteurs de Feusisberg où était rassemblée la délégation helvète, le rendez-vous était pris pour un entretien d'une heure. Pas une minute de plus (par Julien Gourbeyre)



"Les médias allemands m'appelaient le Général. Ce surnom n'était pas justifié".

Sur les hauteurs de Zurich, Hitzfeld apprécie de pouvoir prendre un peu de recul...
Sur les hauteurs de Zurich, Hitzfeld apprécie de pouvoir prendre un peu de recul...
-Vous entraînez au haut niveau depuis bientôt 30 ans. Avez-vous le sentiment d'avoir du faire évoluer votre type de management avec les années. Et si oui, comment ?
Je ne pense pas avoir modifié ma façon d'être ou d'entraîner. Bien-sûr, j'ai dû prendre en compte certaines de mes erreurs. Je me suis efforcé parfois de me poser les bonnes questions, de me remettre en cause. J'ai aussi beaucoup observé les joueurs pour savoir comment agir efficacement avec eux. Aujourd'hui, c'est peut-être différent mais pas plus difficile qu'avant. Quelle que soit l'époque, on retrouve toujours les mêmes profils psychologiques dans une équipe. Il y a des joueurs un peu plus effrontés qui recherchent sans cesse la confrontation, et d'autres qui se plient plus facilement à ce qu'on leur demande de faire.
-Quelques mois après avoir pris les rênes de Lyon, en 1996, Bernard Lacombe avait déclaré : "Ce qui est compliqué aujourd'hui, c'est de devoir faire courir des millionnaires"…
(rires) A partir du moment où l'entraîneur fixe clairement son niveau d'exigence, il ne doit pas y avoir de problème. C'est au joueur ensuite de se donner à 100% et de répondre à ces exigences, sans quoi il s'expose naturellement à des sanctions sportives. Pour ma part en tout cas, je ne peux pas dire que je rencontre plus de difficultés aujourd'hui. Peut-être parce que j'ai toujours accordé une grande importance à la communication avec mon groupe. Et ce, dès 1983 lorsque j'ai débuté ma carrière d'entraîneur. Pourtant, à cette époque, les techniciens étaient plutôt sur un mode autoritaire. Ils ne perdaient pas beaucoup de temps en explications… Or, parler avec mes joueurs, leur expliquer pourquoi ils jouent, pourquoi ils ne jouent pas, pourquoi l'équipe doit faire ceci ou cela, a toujours été essentiel pour moi. Je n'imagine pas fonctionner autrement.
-Au Bayern, vous avez souvent donné l'image d'un personnage dur et inflexible devant les médias. Etait-ce une carapace ?
Oui on peut le dire ainsi. Les médias allemands m’avaient donné le surnom de "Général", aussi pour cette raison. Mais je ne suis pas un entraîneur autoritaire, et j’ai toujours eu une relation de confiance avec mes joueurs. Donc j’estime que ce surnom n’était pas justifié.
-José Mourinho, qui est souvent cité en exemple à l'heure actuelle, a fait de cette qualité relationnelle avec les joueurs, sa marque de fabrique. C'est le secret de la réussite selon vous ?
Non, c'est une question de personnalité, de feeling. Certains entraîneurs comme Felix Magath par exemple (entraîneur de Schalke 04, Ndlr), sont restés très autoritaires, ne parlent que très peu avec les joueurs, et obtiennent pourtant d'énormes succès. Il n'y a donc pas de recette miracle. Le plus important est d'être soi-même. Ne pas copier les autres, mais afficher devant ses joueurs une certaine forme d'authenticité.

"Aligner le meilleur onze et pas les onze meilleurs..."

-Il paraît qu'à vos débuts, vous étiez beaucoup plus agités sur le bord de la touche…
Oui, c'est vrai. Au début d’une carrière d’entraîneur, on ne bénéficie pas encore de cette expérience qui permet de prendre un certain recul. On est alors plus nerveux. Avec le temps, on apprend à mieux maîtriser ses émotions, à les exprimer différemment, ce qui permet de se concentrer davantage sur le jeu afin de peaufiner la tactique et de faire les changements les plus judicieux en cours de match. Je me suis rendu compte qu’un entraîneur qui se comporte comme un canard sauvage sur le bord du terrain (sic), influence son équipe d'une manière négative. S'il est nerveux, ses joueurs le sentent, et cela fini par rejaillir sur eux.

Vous avez dit pression ?
Vous avez dit pression ?
-D'après vous, quel est l'élément moteur qui permet d'obtenir le meilleur d'un joueur, de le "mettre en route" comme on dit ? La confiance, la valorisation, le motivationnel… ?
La confiance que l'on transmet à son groupe est primordiale. Encore plus chez ceux qui traversent une passe difficile. Car le but ultime de l'entraîneur est d'obtenir une équipe unie, soudée. Ne pas aligner les onze meilleurs, mais le meilleur onze. Après, il est évident qu'on ne peut pas considérer et se comporter de la même façon avec tous les joueurs. Certains ont besoin de confiance, mais d'autres ont davantage besoin qu'on leur donne des responsabilités, du poids dans l'équipe. Il y en a aussi qu'on doit volontairement remettre en cause, afin de créer chez eux une réaction qui sera salutaire. D'où l'importance de bien communiquer avec ses joueurs, de bien les observer, pour mieux les connaître et ainsi agir efficacement avec chacun d'entre eux.
-Vous avez parlé d'équipe unie, soudée. Cela revient-il à dire également que les joueurs doivent nécessairement bien s'entendre "en dehors" du terrain pour bien s'entendre "sur" le terrain ?
Il est certain qu’une bonne entente peut être bénéfique au groupe, mais ce n’est pas non plus une nécessité d'après moi. Des points de friction peuvent même avoir une répercussion positive sur une équipe. Deux à trois joueurs "difficiles" ne sont pas mauvais pour la structure de l’équipe, bien au contraire, ils apportent un peu de folie ! D'ailleurs, ceux qui présentent un fort tempérament sont souvent de grands joueurs. Mais, par expérience, je dirais qu'un groupe ne peut supporter plus de trois joueurs à très fort caractère.
-Au plus haut niveau, certains affirment que ce sont les grandes équipes qui font les grands entraîneurs et non l'inverse. Qu'en pensez-vous ?
Il n'y a pas de vérité. L'un et l'autre ne sont pas faux. Ce qui est sûr, c'est qu'un excellent entraîneur ne peut pas permettre à une équipe de deuxième division de jouer comme Barcelone ! Il ne peut pas non plus faire d'un joueur moyen un champion. Sur le plan collectif et individuel, il y a un potentiel de départ qu'il est difficile de transformer. La première chose que doit faire un entraîneur qui est à la tête d'une équipe moyenne, est de s'évertuer à déceler chez elle son ou ses points forts pour pouvoir ensuite les utiliser en compétition. Trouver comment faire jouer cette équipe pour qu'elle exprime ses qualités et ne se mette pas toute seule en situation d'échec. Par exemple, si elle ne sait pas repartir proprement de derrière, si elle n'a pas les qualités techniques pour le faire, mieux vaut jouer très vite vers l'avant. Le bon entraîneur doit savoir ce qu'il peut demander, voire exiger de ses joueurs, sans les mettre en difficulté.
-Un bon entraîneur doit aussi savoir prendre les bonnes décisions. Vous avez souvent répété qu'il ne devait pas décider qu'avec sa tête. Que vouliez-vous dire exactement ?
D'abord, qu'on ne peut pas toujours tout expliquer en football. Un entraîneur doit analyser ses adversaires, élaborer une tactique et faire ses choix par rapport à ça. Ainsi, il doit réfléchir avec sa tête mais savoir aussi écouter son ventre pour prendre des décisions qui, parfois, peuvent paraître inattendues vu de l’extérieur. Or, ce sont ces choix inattendus qui participent à faire la différence entre un bon entraîneur et un grand entraîneur.

"Un entraîneur qui n'a pas joué au haut niveau s'est sans doute posé plus de questions sur l'entraînement."

Pas plus de trois joueurs à fort caractère par équipe !
Pas plus de trois joueurs à fort caractère par équipe !
-Pensez-vous qu'il faut avoir été un bon joueur pour faire un bon entraîneur ?
Non, pas nécessairement. Les exemples sont nombreux. En Allemagne, il y a Christoph Daum (ex- Cologne, Stuttgart, Besiktas, Bayer Leverkusen, Fenerbahce, Ndlr) qui n'a quasiment jamais évolué au haut niveau, avant d'effectuer une excellente carrière d'entraîneur. Je dirais même que ceux qui ont connu une carrière de joueur professionnel sont souvent de moins bons techniciens par la suite, du fait qu'ils ont moins fait l'effort d'apprendre. Ils se contentent de ce qu'ils ont appris en tant que joueur. Du coup, ils ont peut-être plus de mal à savoir quoi faire pour optimiser la progression d'un joueur. À l'inverse, un entraîneur qui n'a pas joué au haut niveau s'est sans doute posé plus de questions sur l'entraînement…
-Un mot sur l'évolution du jeu. Quel est votre regard sur le football d'aujourd'hui ?
Le football a beaucoup changé ces dix dernières années. C'est devenu très difficile de se procurer des occasions en match. Les équipes n'ont jamais été aussi bien organisées tactiquement. Elles défendent mieux, avec huit ou neuf joueurs, et les espaces sont de plus en plus restreints. Le jeu va aussi plus vite, avec de nombreuses passes, très rapides. La manière de s'entraîner aussi a évolué. Auparavant, un footballeur faisait une vingtaine de sprints en match. Aujourd'hui, il en fait cent ! On fait donc moins d'endurance, mais plus de travail de vitesse et d'explosivité.
-Deux courants d'entraînement se sont longtemps opposés : la méthode globale et la méthode analytique. Quelle est votre position là-dessus ?
Que les deux sont nécessaires. Ce n'est pas l'une ou l'autre. Après, cela dépend du niveau de pratique. Si les joueurs sont très moyens, mieux vaut insister davantage sur l'analytique. À Barcelone, ils utilisent la méthode globale dès le plus jeune âge. Ce qui permet de se rapprocher au plus près des situations que l'on retrouve en compétition. Ils peuvent se le permettre parce qu'ils ont les meilleurs jeunes ! Techniquement, ils sont déjà très, très forts. Et comme, tactiquement, ils sont tous préparés de la même manière…
-Avec les années, avez-vous fini par acquérir une vraie conviction en matière de système tactique ?
Pour moi, le plus important est que les joueurs puissent entrer dans ce système. Si j'ai quatre supers attaquants, je vais plutôt choisir d'évoluer en 4-4-2. Si j'ai un super numéro 10, je préfèrerais jouer en 4-3-2-1.
-Vous choisissez donc votre organisation en fonction des profils de joueurs mis à votre disposition. Certains techniciens imposent d'emblée un système de jeu, et demandent à leurs joueurs de s'y adapter…
C'est sûr que si l'entraîneur reste plusieurs années dans un même club, il va pouvoir mettre en place un système et recruter ses joueurs en fonction de celui-ci. Mais dans la majorité des cas, vu la durée de vie d'un entraîneur dans un club, c'est plutôt à lui de s'adapter.
-En matière de recrutement, qu'est-ce qui est déterminant à vos yeux, chez un joueur ?
Outre ses qualités techniques, physiques, j'attache une grande importance à son caractère. Pour moi, il est essentiel d'avoir un joueur qui dégage des ondes positives. Un garçon a beau être talentueux, s'il a un comportement négatif, il finira par tirer l'équipe vers le bas.
-Quel est selon vous le meilleur conseil à donner à un entraîneur ?
Ne jamais oublier que le premier des principes qu'il doit véhiculer, c'est la crédibilité.
-Et l'erreur à ne jamais commettre ?
Eviter toute forme d'injustice. Parfois, l'entraîneur peut se montrer dur, prendre des décisions difficiles, mais il doit rester crédible en se montrant toujours juste. Car les joueurs parlent beaucoup entre eux. Et si l'un d'eux a le sentiment un jour d'avoir été traité injustement, c'est toute l'équipe qui va le ressentir.

"Les Bleus ? Ce n'était pas une équipe"

-Depuis le 1er juillet 2008, vous mettez votre expérience au profit de l'équipe nationale suisse. Peut-on imaginer vous retrouver bientôt à la tête d'un club ?
Non, pour moi, entraîneur de club, c'est terminé. Il y a deux ans, j'aurais pu rester au Bayern. Pour moi, c'était même la solution de facilité. Mais je n'en avais plus envie.
-Pour quelle raison ?
J'ai 61 ans. Entraîner dans un grand club, c'est être sur le terrain tous les jours. Au Bayern, j'avais un jour de congé par mois ! Il y a aussi beaucoup de stress. Quand on perd un match, sur le coup, on n'a pas beaucoup d'arguments. On essaye de comprendre ce qui n'a pas été, si on a aligné la meilleure équipe. C'est une remise en cause permanente. Bref, je ressentais le besoin d'avoir plus de temps pour moi, pour me régénérer, me reposer.

Pour l'entraîneur allemand, les Bleus ne peuvent pas se passer de Ribéry.
Pour l'entraîneur allemand, les Bleus ne peuvent pas se passer de Ribéry.
-Sélectionneur, c'est vraiment un autre métier ?
Oui, complètement. C'est vraiment très différent. En Allemagne, j'avais soixante matches par saison. En Suisse, je n'en ai qu'une dizaine ! Être sélectionneur revient davantage à porter un projet. On a plus de temps pour analyser les matches, les joueurs. On travaille sur le moyen long terme. En club, vous êtes dans le court terme. Il faut constamment aller de l'avant. Le Bayern Munich fut une belle période pour moi. Mais j'avais besoin d'autre chose.
-On a pu en constater cet été les premiers effets spectaculaires de la réforme de formation des entraîneurs et des joueurs, amorcée au lendemain du Mondial 2002 en Allemagne. Etes-vous convaincu par cette évolution du football allemand ?
Le football allemand profite depuis une dizaine d'années de nouveaux modèles de centre de formation et d'éducation pour les joueurs. Tout a été optimisé, et le pays en récolte aujourd'hui les premiers fruits. Je pense que le chemin pris sous l'impulsion de Matthias Sammer (DTN allemand depuis 2006, Ndlr) est le bon. Il faut veiller maintenant à ne pas s'en écarter.
-La France, qui travaille aussi sur un projet de réforme de la formation, s'est inspirée par certains côtés de ce nouveau modèle allemand…
Je ne connais pas suffisamment ce qui se fait en France pour porter un jugement. Tout ce que je peux dire, c'est que les Français ont longtemps été à la pointe en matière de formation. Ils ont eux-mêmes inspiré de nombreux pays.
-Qu'avez-vous pensé des évènements qui ont secoué l'équipe de France lors de la dernière Coupe du monde en Afrique du Sud ?
Ce n'était pas une équipe. Une équipe, ce n'est pas ça. Maintenant, c'est difficile de juger, car je ne connais pas tous les éléments. Y avait-il des problèmes relationnels avec le sélectionneur ? Ce dernier a-t-il choisi les bons joueurs ? Je ne sais pas. En tout cas, pour en arriver à être capable de faire ce qu'ils ont fait…, comme beaucoup, j'ai été très surpris.
-Vous auriez accepté, vous, que vos joueurs fassent grève ?
Je ne peux pas vous dire. Simplement, pour moi, le sélectionneur français a réagi trop tard. Il aurait dû sentir, avant même la coupe du monde, que quelque chose n'allait pas dans ce groupe, et prendre les décisions à ce moment-là.
-Et Franck Ribery que vous aviez fait venir au Bayern ? Pensez-vous qu'il soit en mesure de redevenir indispensable aux Bleus ?
O.H. : Franck Ribery est un joueur de classe mondiale. Je suis convaincu qu’il retrouvera sa place de joueur clé de l’équipe de France. Il surmontera sans aucun doute cette période difficile et retrouvera toute sa concentration pour être de nouveau au top niveau. La France a bien besoin aujourd'hui d'un tel joueur. Elle ne peut pas se permettre de renoncer à lui.

Propos recueillis par J.G.

L'entretien VESTIAIRES - Ottmar HITZFLED : "Un bon entraîneur est authentique et juste"
OTTMAR HITFELD
Né le 12 janvier 1949 à Lörrach (Allemagne)
Parcours :
Joueur : Tus Stetten (1960-67), FV Lörrach (1967-71), FC Bâle, Sui. (1971-75), VFB Stuttgart (1975-78), FC Lugano, Sui. (1978-80), FC Lucerne, Sui. (1980-83).
Entraîneur : SC Zug, Sui. (1983-84), FC Aarau, Sui. (1984-88), Grashopper Zurich, Sui. (1988-91), Borussia Mönchengladbach (1991-97), Bayern Munich (1998-2004 puis 2007-208), Suisse, sélection (depuis 2008).
Palmarès : vainqueur de la Ligue des Champions en 1997 et 2001, finaliste en 1999. Finaliste de la coupe UEFA en 2003, champion d'Allemagne en 1995, 1996, 1999, 2000, 2001, 2003 et 2008. Vainqueur de la coupe d'Allemagne en 2000, 2003 et 2008, champion de Suisse en 1990 et 1991, vainqueur de la coupe de Suisse en 1985, 1989 et 1990. Elu meilleur entraîneur de l'année en 2001 par l'UEFA.


Samedi 6 Novembre 2010