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L'entretien Footengo - Patrick BATTISTON (Girondins de Bordeaux) : "Arrêtons de tout mettre sur le dos des centres de formation"

Avec 558 matchs, Patrick Battiston est le troisième joueur de champ de l'histoire du foot français (derrière Giresse et Kastendeuch) à avoir disputé le plus de matchs de L1. Il en est aussi un des plus titrés. Et c'est un bonheur pour le centre de formation des Girondins de Bordeaux, qu'il dirige depuis quinze ans, que cette expérience soit mise au service des plus jeunes. Parce qu'au delà du joueur impeccable qu'il était, l'ancien joueur de Metz, Saint-Etienne, Monaco et Bordeaux est devenu un formateur, un vrai. Un de ceux qui n'a pas besoin de se mettre en avant pour exister. Mais comme on ne se refait pas, et profitant des festivités du cinquantième anniversaire des relations franco-allemandes, on en a quand même profité pour lui glisser un mot sur Séville. (par Johan Cruyff)



Patrick Battiston dirige la formation des Girondins depuis quinze ans.
Patrick Battiston dirige la formation des Girondins depuis quinze ans.
M. Battiston, on fête en ce moment les 50 ans du traité de Matignon qui a scellé les nouvelles relations franco-allemandes après la seconde guerre mondiale. Parce que vous avez fait partie, malgré vous, de ces relations là, vous sentez-vous plus concerné qu'un citoyen lambda ?
Non, je suis un citoyen comme les autres. Je ne veux plus revenir sur cet épisode et surtout ne pas faire d'amalgame entre ce que des gens ont vécu pendant la guerre et ce qui m'est arrivé à moi, à Séville. Tout le monde me demande si j'ai encore des relations avec Schumacher. Je n'en ai pas, je n'en ai jamais eues. Mais ce n'est pas la question. Je suis trop respectueux des souffrances endurées par nos ancêtres pour ça. Je suis originaire de l'est de la France et je sais, parce que mes aïeuls me l'ont souvent raconté, ce qui s'est passé dans les années 40. Si je ne veux plus m'exprimer sur Séville c'est parce que je ne veux surtout pas qu'on fasse d'assimilation.

Revenons au football alors avec votre quotidien, celui d'un formateur ancré dans un club pro mais au contact du football amateur à travers votre rôle de directeur de centre de formation et de responsable de la CFA. Comment gérez-vous cette dualité ?
Le CFA est une compétition exigeante et de plus en plus relevée. Elle l'est d'autant plus dans notre poule si l'on en juge par les résultats en coupe de France où plusieurs équipes sont allées en 32ème ou 16ème de finale (Luçon, Fontenay, Plabennec et le Stade Bordelais : ndlr). Dans ce contexte, il est très difficile de se maintenir pour une réserve professionnelle comme la nôtre. En même temps, c'est très formateur pour nos jeunes. Les équipes sont généralement contentes de recevoir les Girondins même si parfois, par de l'intimidation, elles cherchent à profiter de notre jeunesse. Je m'efforce alors de dire à nos joueurs que ça fait partie de leur formation, que c'est même enrichissant. Sinon, en tant qu'équipe de CFA, nous avons exactement les mêmes contraintes que toutes les équipes de ce niveau.

"Je n'ai jamais envisagé d'entraîner des pros. C'est peut-être une erreur..."

Pourquoi est-ce devenu si difficile pour les réserves pros de se maintenir en CFA ?
Parce que les clubs amateurs se professionnalisent de plus en plus. On joue désormais contre des joueurs qui s'entraînent tous les jours, parfois deux fois pour certains d'entre eux, et qui ont une réelle approche professionnelle du football dans des clubs où les effectifs sont gérés comme tels. Nos jeunes vont à l'école l'après-midi...

Vous souvenez-vous de vos années de formation au FC Metz au début des années 70 ?
J'avais 16 ans et je jouais en D3, l'équivalent du CFA aujourd'hui. J'étais très jeune, ce niveau était très physique et engagé, mais je me rassurais, je m'appuyais sur des joueurs de 23-25 ans qui constituaient l'ossature de l'équipe. J'y ai joué deux ans avant de faire mes débuts chez les pros. Je crois que le niveau actuel du CFA est supérieur à celui de la D3 de cette époque. Encore une fois, il n'y a qu'à voir les performances des clubs dits amateurs en coupe de France tous les ans. Il y avait nettement moins de surprises avant.

Vous êtes dans la formation depuis la fin de votre carrière de joueur. Etait-ce une reconversion préparée, anticipée, souhaitée... ?
J'étais encore joueur aux Girondins quand j'ai passé mes diplômes. La suite s'est faite naturellement lorsque les dirigeants m'ont demandé d'intégrer le staff du centre de formation, puis l'équipe de CFA, puis la gestion de l'ensemble de la structure, avec un oeil sur tout ce qui s'y passe, sur tous les matchs, sur le recrutement... J'ai la chance d'être bien entouré et encadré. Ce parcours s'est fait naturellement.

N'éprouvez-vous pas des regrets quand vous voyez d'anciens coéquipiers à vous, les Girard, Tigana, Puel... réussir de belles carrières au plus haut niveau avec les pros ?
Je n'ai jamais envisagé de franchir le pas vers les pros. Vous dire pourquoi... je ne sais pas ! Ce n'était pas dans mon tempérament. Peut-être est-ce une erreur ? En tout cas, ajourd'hui, il est trop tard pour l'envisager.

Séville 1982. Les relations franco-allemandes en prennent un sacré coup !
Séville 1982. Les relations franco-allemandes en prennent un sacré coup !
Un peu comme lorsque vous étiez joueur, discret, on a l'impression qu'au fond de vous vous n'êtes pas forcément fait pour ce milieu si exposé et médiatique. Et qu'au bout du compte vous êtes mieux au contact des jeunes et des amateurs. On se trompe ?
Il ne faut pas caricaturer. Je me suis toujours senti bien dans le football français. Et qu'il soit pro ou amateur, franchement, ça ne change pas grand chose. Les joies et les déceptions sont les mêmes. C'est pour ça que je ne comprends pas qu'on puisse sans cesse opposer les deux. La réalité du terrain est la même à tous les niveaux. Je ne serais pas différent si j'étais à la tête d'une équipe de L1.

Ressentez-vous, à votre niveau, le même décalage qu'on peut parfois cerner entre les valeurs prônées par les entraîneurs de votre génération et les comportements des jeunes joueurs ?
Oui, on peut avoir des divergences mais encore une fois, arrêtons de généraliser et de tout mettre sur le dos des centres de formation. Notre rôle est justement de prévenir les jeunes, de leur faire prendre conscience que rien ne sera jamais facile, que sans le travail ils n'y arriveront pas. On leur dit de faire attention aux sirènes, de ne pas s'enflammer, de rester respectueux avec tout le monde. On est là pour leur montrer la voie. La réalité des centres de formation, de celui des Girondins en tout cas, est là. Pas ailleurs. Et lorsqu'on se rencontre tous les ans avec les autres directeurs de centres de formation, on a le même discours. On est super fiers de voir des joueurs qu'on a formé devenir pros, jouer à Chaban Delmas, on l'est encore davantage s'ils ont un comportement exemplaire et si ce sont de bons mecs.

Comprenez-vous malgré tout les critiques qui ont touché le système de formation à la française après la Coupe du monde en Afrique du Sud ?
Relier le comportement de joueurs professionnels, qui font grève ou qui insultent un journaliste, à la formation qu'ils ont reçue dix ans avant, est une hérésie. On renvoie une fausse image de ce qui se passe dans les centres. Les gens qui viennent au Haillan (le centre de formation des Girondins : ndlr) sont étonnés de voir que nos jeunes pensionnaires les saluent, enlèvent leur casquette, sont polis et respectueux de tout le monde. Mais on ne peut pas garantir qu'ils seront les mêmes dans dix ans ou cinq ans lorsqu'ils seront passés pros. C'est comme un gagnant du loto : certains pètent un câble et font n'importe quoi pour se retrouver ruinés, d'autres restent les pieds sur terre. On inculque certaines valeurs à nos jeunes, libre à eux ensuite de les conserver ou d'en défendre d'autres.

"Relier le comportement de joueurs professionnels, qui font grève ou qui insultent un journaliste, à la formation qu'ils ont reçue dix ans avant, est une hérésie."

Quelles relations avez-vous avec les agents, plus ou moins officiels qui gravitent autour de vos joueurs ?
Avant leur majorité, il est interdit à un joueur d'avoir un agent. Pour ceux qui disposent de conseillers, on essaie d'être à l'écoute. Et si ça dérape, on stoppe tout. Il y a forcément des excès et des gens qui profitent ou cherchent à profiter du système mais il est faux de dire que le monde pro est un monde de voyous.

Alors qu'ils ont souvent eu les moyens de réaliser de gros recrutements, les Girondins ont toujours eu un centre de formation assez performant. Comment le situez-vous aujourd'hui par rapport aux autres ?
Je ne fais pas cas des autres. Je regarde seulement les feuilles de match et je compte les joueurs qui sont passés par notre formation. Le ratio est à peu près toujours à 50% de l'effectif avec des périodes plus ou moins avantageuses en fonction des générations. Chacun a sa méthode travail, chacun se vend comme il le veut. Nous ne détenons pas la vérité. On tente juste d'offrir à nos joueurs les meilleures conditions pour les amener vers le haut niveau. Ça passe par une formation multiple, pas seulement footballistique, scolaire, physique, en relation avec le corps médical, mais aussi mentale, avec l'aide de psychologues s'il le faut.

Jusqu'où un jeune apprenti footballeur peut-il aller au niveau scolaire ?
Après le bac, jusqu'en BTS parce que nous avons des cours emménagés, des vacances scolaires qui sont réduites de moitié.

Jusqu'où êtes-vous allé ? Et jusqu'où auriez-vous aimé aller si le foot n'avait pas pris le pas ?
Je me suis arrêté au bac et j'aurais bien aimé faire des études médicales.

Finalement, le club dans son ensemble, ce qu'il représente dans le foot français, l'image qu'il a, correspondent assez bien à ce que vous représentez, au défenseur correct, efficace, élégant et sans fioritures que vous étiez...
Si vous le dites (rires) ! Je ne fais pas attention à tout ça. Je peux juste vous dire que Bordeaux est un club nature qui fait attention à l'individu, où l'on vient pour travailler et progresser. Un club à l'écoute de son environnement, respectueux des clubs amateurs et qui essaye de répondre à leurs sollicitations quand c'est possible. Un club qui se donne les moyens de ses ambitions, qui ne laisse rien au hasard, qui est capable d'être sérieux sans se prendre au sérieux. Un club respectueux tout simplement.

A 56 ans, l'ancien défenseur lorrain ne se voit plus à la tête d'une équipe pro.
A 56 ans, l'ancien défenseur lorrain ne se voit plus à la tête d'une équipe pro.
Ne pensez-vous pas que le fossé ne cesse de se creuser entre le foot pro et le foot amateur ?
Non, et je suis peut-être bien placé pour en parler car je suis à cheval entre les deux. Je n'ai pas le sentiment que nous négligeons le foot amateur, bien au contraire. Nous sommes sans cesse en train de le valoriser car nous évoluons en permanence à son contact, avec les plus jeunes mais aussi les U19 ou la CFA. Nous sommes tous issus du foot amateur et tous conscients que rien ne serait possible sans les clubs amateurs. Qu'après il y ait des failles, des erreurs faites de temps en temps, peut-être, ça peut arriver, mais ce n'est pas représentatif de la position d'un club dont le président vient encore de recevoir ses homologues des clubs de niveau fédéral de la région. On est ouvert à tout, respectueux de tous.

Pendant combien de temps vous voyez-vous dans ce rôle de formateur ?
Je suis incapable de répondre à cette question. Si je me projette vers l'avenir, c'est uniquement pour essayer de diagnostiquer la marge progression d'un jeune joueur qu'on recrute, cela ne concerne jamais mon avenir. Pour ma carrière, j'ai toujours fonctionné au jour le jour.

Enfin, votre équipe, actuellement relégable, va-t-elle se maintenir ?
Nous avons une génération douée mais qui se retrouve en difficulté. Après une série de huit matchs sans victoire, nous venons d'en enchaîner deux de suite. Il faut continuer et ne surtout pas bafouer le football sous prétexte que nous avons des joueurs de qualité et que ça joue pas mal. Pour arriver à franchir le pas vers le professionnalisme, ce qui est encore possible pour certains, il faut travailler énormément lorsqu'on est au centre de formation mais le faire dix fois plus ensuite lorsqu'on n'y est plus.

Sur quels joueurs mettriez-vous aujourd'hui une pièce ?
Beaucoup ont un potentiel intéressant mais lorsqu'ils nous quittent nous ne maîtrisons plus rien. Parfois, certains changent d'attitude et ne progressent pas comme leur potentiel le leur permettrait. C'est pour ça qu'il est très difficile de prévoir.

Propos recueillis par J.C.

L'entretien Footengo - Patrick BATTISTON (Girondins de Bordeaux) : "Arrêtons de tout mettre sur le dos des centres de formation"
Patrick Batiiston
Né le 12 mars 1957 à Amnéville (Moselle)
Parcours
Joueur : AS Talange (1966-73), FC Metz (1973-80), AS Saint-Etienne (1980-83), Girondins Bordeaux (1983-87), Monaco (1987-89), Girondins Bordeaux (1989-91)
Palmarès : champion de France (1981, 1984, 1985, 1987 et 1988), coupe de France (1986), finaliste (1981, 1982, 1989), demi-finaliste de la C1 (1985) et de la C2 (1987), demi-finaliste de la Coupe du monde (1982, 1986), champion d'Europe des nations (1984).
International (56 sélections, 3 buts)
Entraîneur : Girondins de Bordeaux, centre de formation (depuis 1998) et CFA (depuis 2002)


Samedi 26 Janvier 2013

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